Pour Ine Peeters, gestionnaire de sinistres Logistique et Transport chez TVM Belgium, et Frederik Dekeyser, du bureau d'études Wim Dekeyser, le problème n'est pas neuf mais est en train de changer structurellement. « Les transports sous-traités existent depuis longtemps, mais le contexte a totalement changé », explique Ine Peeters. « Digitalisation, internationalisation et pression du temps font que les risques sont aujourd'hui plus grands que jamais. »
La digitalisation comme catalyseur de la fraude
Les bourses de fret digitales ont rendu le secteur plus efficace, mais aussi plus vulnérable. Elles permettent de trouver rapidement de la capacité, souvent sans un examen approfondi. « Les obstacles pour les faux transporteurs sont de plus en plus faibles », explique Frederik Dekeyser. « Une fausse adresse e-mail ou une petite différence dans un nom de domaine et le tour est joué. »
À cela s'ajoute que les chaînes de transport sont de plus en plus complexes. Les sous-traitants font à leur tour appel à d'autres intervenants. « Vous obtenez alors de longues chaînes de transporteurs où plus personne ne sait qui conduit finalement le camion », dit Frederik Dekeyser. « C'est un gros problème. »
En plus des faux transporteurs, on voit aussi apparaître de nouvelles formes de fraude, comme les faux acheteurs : des acheteurs malintentionnés qui commandent des marchandises et font appel à un transporteur légitime, ce qui rend la fraude encore plus difficile à détecter.
Nombre limité mais impact considérable
Bien que les faux transporteurs ne représentent qu'une infime partie du nombre total de transports, leur impact n'en est pas moins considérable. « Nous parlons par définition de chargements entiers qui disparaissent. Il s'agit aussi souvent de chargements qui ont beaucoup de valeur comme du tabac ou du matériel électronique », dit Frederik Dekeyser. « Les montants peuvent alors atteindre facilement 100.000 à 300.000 euros selon le cas. »
Le nombre de cas de fraude et de tentatives augmente aussi fortement. Alors qu'il s'agissait auparavant d'un phénomène sporadique, on parle aujourd'hui de dizaines de nouveaux cas chaque semaine, chaque fois avec plusieurs tentatives.
Cela se traduit aussi par des chiffres concrets chez TVM Belgium. Les dommages causés par de faux transporteurs en 2023 et 2024 sont estimés à plus de 1,2 million d'euros. « Ce ne sont clairement pas les dossiers les plus fréquents, mais bien ceux dont les conséquences financières sont les plus importantes », explique Ine Peeters.
Un secteur sous pression
Le fait que les transporteurs soient exposés à ce type de fraude tient en grande partie à la réalité dans laquelle ils évoluent. « Les marges sont faibles, la concurrence est grande et la pression pour agir vite est élevée. Dans ce contexte, la rapidité est souvent plus importante que les contrôles », explique Ine Peeters.
Et les criminels l'ont bien compris selon Frederik Dekeyser. « Ils savent que les planificateurs sont sous pression et n'ont pas le temps de tout vérifier. Et c'est exactement comme ça qu'ils trouvent l'ouverture. »
Les transports internationaux et les marchandises de valeur représentent plus particulièrement une combinaison risquée. Comme le transport dure plusieurs jours, les criminels ont le temps de disparaître avec la marchandise avant que quelqu'un donne l'alerte.
La responsabilité reste du ressort du transporteur principal
Un point d'attention crucial est la responsabilité juridique. Ce que beaucoup de transporteurs sous-estiment. « Le transporteur principal reste toujours responsable, même s'il sous-traite le transport », insiste Ine Peeters. Et avec un faux transporteur, il n'y a en plus aucune possibilité de recours. Le sous-traitant est en effet un criminel qui s'évapore dans la nature.
À cela s'ajoute le risque de dépasser la limite prévue par la convention CMR. Dans ce cas, la limite de responsabilité ne s'applique plus et le transporteur peut être tenu responsable pour la valeur totale du chargement. « Comme les chargements visés sont chers, l'impact financier est souvent énorme », dit Frederik Dekeyser. « Nous voyons des dossiers où les entreprises doivent payer les dommages de leur poche et cela peut alors aller jusqu'à la faillite. »
Red flags et signaux
Même si les fraudeurs sont de plus en plus professionnels, il y a souvent des signaux qui doivent attirer l'attention sur un risque accru. Un prix étonnamment bas représente une première indication importante selon Ine Peeters. L'utilisation d'adresses e-mail générales ou des petits changements dans les noms de domaine sont aussi caractéristiques. « La différence tient parfois à une seule lettre », dit Frederik Dekeyser. « C'est difficile à voir, mais ça peut tout changer. »
D'autres signaux sont l'absence de documents, une présence en ligne limitée ou un transporteur qui prend contact en dehors de la plateforme.
Les experts remarquent aussi que les fraudeurs s'informent souvent rapidement sur le type de marchandises pour savoir si le chargement est suffisamment intéressant.
La prévention est la clé
Exclure totalement les risques est impossible, mais les transporteurs peuvent prendre des mesures pour les limiter. Une première mesure importante consiste à travailler avec un pool fixe de sous-traitants fiables. « Travaillez autant que possible avec des partenaires que vous connaissez et avez soigneusement sélectionnés », conseille Ine Peeters.
Ensuite, le contrôle reste essentiel. Données de l'entreprise, numéro de TVA, autorisations et attestations d'assurance doivent systématiquement être vérifiés et comparés à des sources fiables. « Vérifiez les données que vous avez reçues avec ce que vous trouvez en ligne et faites surtout appel à votre bon sens », explique Frederik Dekeyser.
Le bureau d'études Wim Dekeyser travaille actuellement sur un outil en ligne, Carrier Check, pour aider les planificateurs à contrôler plus rapidement les transporteurs de manière plus ciblée. « Vous saisissez le nom de la société, le numéro de TVA et l'adresse e-mail, et le logiciel vérifie automatiquement si les données correspondent. Il détecte par exemple les petites différences dans les noms de domaine et vérifie si une société est connue ou blacklistée dans notre base de données. »
Les risques peuvent aussi être limités au niveau contractuel, par exemple en interdisant toute sous-traitance supplémentaire ou en imposant des conditions de sécurité strictes. Les assurances jouent également un rôle, mais n'offrent pas une protection totale. TVM applique par exemple des limites en termes de couverture pour le transport sous-traité via bourses de fret, avec une intervention maximale de 125.000 euros. « C'est un choix délibéré pour que le risque reste gérable », explique Ine Peeters.
Un phénomène en pleine évolution
Selon les estimations, la fraude sur les plateformes digitales devrait encore se professionnaliser ces prochaines années. « Tant que cela reste rentable et que le risque de se faire prendre reste faible, les criminels continueront », dit Frederik Dekeyser.
Les nouvelles technologies, comme l'intelligence artificielle, font en outre qu'il est de plus en plus facile de créer des communications et des documents très crédibles et encore plus difficiles à détecter. D'où l'importance de la prévention et de la sensibilisation. « Nous devons continuer à miser sur la sensibilisation et la transparence sur l'ensemble de la chaîne », conclut Ine Peeters.
Vigilance indispensable
Les transports sous-traités restent essentiels pour le secteur mais demandent plus de vigilance que jamais. Les risques peuvent être limités, mais jamais totalement exclus. Dans un environnement de plus en plus complexe, ceux qui misent sur le contrôle, la collaboration et la sensibilisation seront mieux armés.